Isabel Espinoza

Briser le cercle anthropologique – Isabel Espinoza

Se perdre parmi les œuvres d’Isabel c’est, d’un même geste, prendre conscience du rêve humaniste qui enchante notre modernité (de ses naïvetés, de ses misères, de son éternel retour au même), et entreprendre un voyage qui nous mène loin, très loin des formes, des échelles et des rythmes que nous fréquentons habituellement.

C’est plonger dans un élément qui, au départ, peut sembler étrange, aussi étrange que les agitations nerveuses du monde microscopique ou que l’immensité de l’espace cosmique – dimensions au sein desquelles l’humain, sans cesser d’être présent, ne conserve aucun privilège.

C’est briser le cercle anthropologique et constater qu’au vertige initial suscité par un tel décentrement, suit un certain soulagement.

Soulagement qui n’est pas la paix des cimetières, mais celui d’une force corsetée qui, d’un coup, parvient à se libérer, à se secouer vitale et allégrement, comprenant, aussi soudainement, qu’elle était force et non corset.

Isabel Espinoza habite les extrémités : le blanc et le noir, l’être et le néant, l’ordre et le chaos. Mais ces extrémités ne sont pas des contraires qui s’excluent. Ce sont plutôt les termes d’un paradoxe, des opposés qui s’affirment simultanément. C’est ainsi qu’à travers une série de paradoxes Isabel semble construire sa logique du sens.

Paradoxe de la métaphore tout d’abord. L’essence de la métaphore réside dans le fait qu’elle affirme en même temps « cela est » et « cela n’est pas ». Plusieurs travaux d’Isabel ne portent aucun titre – certainement en raison d’une méfiance à l’égard du langage en général. Pourquoi nommer le trait alors qu’on peut le tracer ? Pourquoi dire la déchirure lorsqu’on peut déchirer ? Cela dit, lorsque ses œuvres portent bien un titre, ce titre contient le mot métaphore. « La métaphore des boucliers », « Métaphores de l’identité ». Cela indique que ce qui est métaphorique, ce n’est ni le bouclier ni l’identité mais le titre lui-même, le langage lui-même. La littéralité, la lettre absolue, plus absolue que tout langage, doit être recherchée en-dehors du langage, dans l’œuvre elle-même.

Paradoxe du commencement. Lorsqu’elle achève sa journée de travail, Isabel nettoie soigneusement ses outils à la recherche d’une propreté originaire. De même qu’avec sa deuxième série de travaux elle semble avoir voulu prendre un nouveau départ. Mais est-il possible de recommencer ? Le commencement, par définition, ne peut avoir lieu qu’une seule fois, une première fois qui est en même temps la dernière. Comment donc commencer à zéro, sans présupposés, sans influences, sans souvenirs ? Tel est le paradoxe du commencement, qui affirme simultanément la rupture et la continuité. On le retrouve dans l’évolution du travail d’Isabel : d’une part, dans sa deuxième série, subsiste la figure primordiale qui habitait le centre de tous ses boucliers ; de l’autre, cette figure n’opère plus comme un centre, mais est devenue l’objet d’un insistant processus de décentrement.

Le bouclier, ensuite, constitue en lui-même un paradoxe : le paradoxe de la force et de la faiblesse. C’est l’arme du guerrier et le signe de son courage, mais on pourrait s’en passer s’il n’avait derrière lui quelque chose à protéger. Un bouclier, c’est la frontière qui sépare la fragilité la plus extrême du milieu extérieur auquel celle-ci doit inévitablement faire face.

Un bouclier, au fond, ne peut être que transparent. Quel est le paradoxe de la transparence ? Celui-ci réside dans le fait qu’elle occulte autant qu’elle révèle. Elle occulte la force et elle révèle la force. Elle révèle la faiblesse et elle occulte la faiblesse. On pourrait croire que ce qui se montre à travers la transparence ne le fait pas de manière littérale, mais à travers un certain filtre – même si celui-ci n’est pas linguistique. Mais ne nous trompons pas : ce qui apparaît de manière littérale, c’est la transparence elle-même.

Enfermée dans sa bulle, quand elle travaille, Isabel semble s’isoler du monde extérieur. C’est pourtant une illusion : la bulle est aussi étanche que perméable, elle isole autant qu’elle fait passer. Elle est bien pénétrée par tous les sons, les parfums, les images qui l’entourent. Cependant, lorsque ceux-ci traversent la membrane, ils en sortent transformés : ce sont maintenant des lignes et des couleurs, des sillons et des reliefs.

La bulle incarne désormais un dernier paradoxe : le paradoxe de l’artiste, agent et instrument de la création. Agent, puisque, sans lui, celle-ci n’aurait pas lieu. Mais instrument, parce que sa première aptitude consiste à savoir écouter, à apprendre à observer, à devenir capable d’interpréter. Il doit conduire l’énergie, non pas comme un chef d’état conduit son peuple, mais comme un fil conduit l’électricité. Il doit devenir – dirions nous, métaphoriquement – transparent.

     Axel Cherniavsky et Manuel Mauer