Bracaval

Plusieurs amis me suggérèrent, sans s’être concertés : ce serait un lieu pour toi. Tout en causant je leur confiai, qu’étrangement,  le Musée Boesch a vue sur une plage qui inspira certains de mes premiers tableaux. D’où l’idée d’en exposer, puis naturellement celle de réunir des  œuvres témoignant de différentes époques et influences ayant marqué mon parcours.

On ne parlera pas d’une rétrospective qui appellerait de plus grands formats, simplement d’un échantillon de pièces n’ayant pas été montrées depuis longtemps, ou rarement, retraçant mon évolution.

Les premières toiles exécutées sur ce motif par le débutant de quatorze ans furent vendues à la galerie Bourlaouen, mais il y eut plusieurs répliques, certaines visibles ici.

L’année suivante, en 1964, la même Galerie m’offrit une exposition personnelle qui me valut quelques amabilités dans la presse locale : le jeune homme était trop attaché au maître qu’il s’était choisi. L’article concluait en rappelant que Renoir confiait à la fin de sa vie :  je ne sais rien. Heureusement il y avait deux quotidiens, et chacun des deux critiques affectionnait l’art du contre-pied. De sorte, que si l’un vous égratignait, l’autre pouvait vous sauver.

Autodidacte, n’ayant pas eu de professeur à proprement parler, ni suivi d’école, la chance me fut cependant donnée de connaître Paul Nassivet, le peintre nantais dont la cote était incontestée à cette époque. Un homme généreux qui prit le temps de poser un regard bienveillant sur les panneaux de contre-plaqué que je lui apportais et le simple fait qu’il s’arrêtât davantage sur l’un plutôt que sur un autre me donnait des indications. La fréquentation d’un artiste à maturité entraîne fatalement un rapprochement de valeurs chez le plus jeune. Pour autant le tuteur,       pressentant peut-être les difficultés à venir, ne prodiguait aucun encouragement et avec son humour bien à lui s ’étonnait : vous aimez la peinture ? Cela ne vous ennuie pas de peindre ? Puis, constatant qu’il ne pouvait ébranler la motivation de l’apprenti, lâchait : ben alors continuez… Mais l’abstraction lyrique battait son plein et je me trouvai rapidement en connivence avec Gwenaël, de deux ans mon aîné, celui qui, à Nantes, dans les années soixante, représentait la pointe de l’avant-garde. Il fut le premier à apprécier ma période noire qui me valut tant de réserve.

La non-figuration était encore en notre ville de province une terra incognita (autant qu’une matière à controverse) où je m’engouffrais avec gourmandise, perdant ainsi la clientèle qui aimait reconnaître les paysages de sa vie quotidienne. Les ennuis commençaient.

Pour autant cette période me laissa le souvenir d’un âge d’or, celui où des personnages hauts en couleur se parlaient, se côtoyaient, se fréquentaient, se visitaient, échangeaient leurs avis, se donnaient des conseils, s’indiquaient des tuyaux, parfois se querellaient, s’exprimaient avec franchise (quand ils ne s’envoyaient pas des vertes et des pas mûres), mais terminaient les vernissages par de joyeuses fêtes, et finalement se soutenaient, se comprenaient, se stimulaient, ayant le sentiment d’être d’une même communauté, vouée à changer le monde.

C’est cette sorte d’émulation que Van Gogh avait saluée à Barbizon. L’essentiel était alors d’être accepté par ses pairs.

Puis la page se tourna. Le paradis se perdit. Une normalisation s’établit. Émergea un mandarinat. L’avis des artistes qui comptait pour peu ne compta plus pour rien. Eux-mêmes en vinrent à espérer davantage l’adoubement de l’establishment plutôt que la reconnaissance de leurs collègues. Entre l’expert et le praticien le fossé se creusa, le premier croyant savoir, le second devant se garder d’oublier que jamais rien n’est certain.